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Il était une fois...une parenthèse avec Lucie Albon

Dernière mise à jour : avr. 22


Sophie Ignacchiti : Je voulais déjà te remercier Lucie pour le temps que tu nous accordes pour nous parler de ton métier, tes projets et ta manière de penser ton travail et tes œuvres. Tu te définies, notamment sur ton site comme auteur-illustrateur mais est-ce que tu peux nous donner ta définition de ton métier ?


Lucie Albon : C’est vrai que je pourrais élargir et maintenant j’aime bien dire que je suis artiste. C’était un mot qui me faisait un peu peur il y a quelques années et en fait je trouve qu’il englobe tous les domaines que je touche. Je crois que ce serait ma définition, actuellement je dirais ça.


SI : On voit bien aussi que ton œuvre est pensée pas seulement dans le texte, qu’il y a une recherche de la beauté de l’image. Est-ce que tu as des techniques particulières et qu’est-ce que tu aimes utiliser dans ta pratique artistique ?


LA : J’aime vraiment toucher à tout et en même temps j’aime beaucoup approfondir. Je commence à toucher à quelque chose, des techniques comme l’empreinte de doigt, la peinture sur le corps, la carte à gratter et au fur et à mesure j’ai l’impression que plutôt que de passer de l’une à l’autre, j’en fait le tour à mon échelle, car c’est vrai qu’on pourrait passer une vie sur des techniques. Mais quand j’ai l’impression d’avoir saisi l’essentiel et que j’ai une curiosité qui m’amène à aller voir un peu plus loin, je vais en chercher une autre. Mais toutes les techniques elles s’accumulent et, au fur et à mesure du temps, je continue à les utiliser mais parfois très ponctuellement et d’autres fois beaucoup plus souvent, ça va dépendre mais elles viennent s’enrichir et en ce moment je les mixe beaucoup.


SI : Quand tu dis mixer c’est sur un même album ?


LA : Non pas forcément sur un même album mais sur un même support en tout cas. Je vis des moments où je reste dans la recherche vraiment graphique. Je marche et excuse moi je suis un peu essoufflée. C’est très beau il y a le soleil de fin de journée.


SI : Oh ne t’excuse pas, c’est moi qui m’invite dans ta promenade. Mais j’imagine que ce sont ces moments-là qui t’inspirent aussi.


LA : Exactement, c’est souvent ces moments-là où me viennent les histoires. La plupart du temps c’est quand je marche, que le corps est en mouvement, que l’esprit se libère de tout et c’est à ce moment souvent que les histoires viennent ou que les envies viennent et se construisent.


SI : Et quand tu dis « histoire », c’est d’abord quoi qui te vient ? C’est l’histoire dans le texte ou l’histoire dans l’image ?


LA : Ça peut être les deux. Ça peut être très différent selon les projets. Il y a des projets qui viennent à moi par une image qui va sortir un peu par hasard comme un accident. Et c’est cette image-là qui va être le point de départ de mes recherches. Donc là je vais chercher à construire autour d’un graphisme. Il y a d’autres projets qui sont plutôt des projets d’histoire pure. Là c’est l’histoire qui va germer et puis qui va se développer souvent assez rapidement. Mais, par contre, je les laisse toujours reposer très longtemps. Elles sont posées dans un carnet et parfois plus d’une année. Après, je les reprends. Si je m’en souviens et que je les ai reprises, c’est qu’elles ont tenu le coup. Elles n’ont pas été effacées par la mémoire. Si je m’en souviens maintenant, c’est qu’elles avaient de l’intérêt et celles qui n’en ont pas sont effacées naturellement.


SI : Cela veut dire qu’elles font toujours sens par rapport à là où tu en es. Qu’elles traversent quelque chose de plus large que juste le moment actuel.


LA : Oui ce n’est pas juste un effet de mode. Exactement. Donc c’est important.


SI : Ce moment de repos pour toi il est important ?


LA : Oui quand l’histoire arrive par l’histoire. Mais pas quand elle arrive par un système. Parce que j’ai aussi beaucoup de livres en ce moment où je réfléchis plus à des systèmes donc c’est peut-être un peu plus mathématique. J’ai l’impression que ça mélange un peu plus la géométrie ou la vision dans l’espace ou des choses comme ça. Quand mon principe de base est un système, il faut que j’expérimente sur une table. Il faut que j’essaie des choses. Et c’est de petits essais en petits essais que je vais réussir à construire mon album. Donc il y a vraiment plusieurs façons d’arriver au livre, je n’en ai pas une. J’ai pas vraiment de recette. Je sais que j’aime faire attendre les histoires quand elles arrivent en mots et quand c’est des systèmes j’aime vraiment prendre le temps d’essayer et les mains doivent faire. Je dois aussi expérimenter parce que j’ai une idée en tête et quand j’expérimente ça m’amène toujours ailleurs.


SI : C’est dans ce cheminement petit pas par petit pas que quelque chose se construit et fait sens pour toi au final ?


LA : Oui oui. Après les histoires quand elles arrivent par le texte…enfin je dis par le texte mais pour moi les histoires elles arrivent par le mot, c’est plutôt oral. Je suis obligé de le transcrire en texte mais c ‘est plutôt comme un conte. Je suis assez dyslexique et du coup je ne me sens pas toujours légitime d’écrire. J’ai des choses à dire quand même ou j’ai envie de transmettre des choses et je le fais avec des mots parce que parfois c’est la seule solution. Et je le fais avec des mots de plus en plus volontiers. Parce que j’ai appris aussi à les appréhender et à les aimer. Ce n’était pas ça quand j’étais plus jeune.


SI : C’est intéressant ce rapport au mot aussi. Tu parles du mot transmission et moi pour te suivre un peu sur les réseaux, je vois tout le travail que tu fais. Tu accompagnes beaucoup les enfants à travailler autour de la création, notamment dans les écoles. Est-ce que c’est ce mot « transmission » qui t’animes dans ce travail ?


LA : Alors ce n’est pas de la transmission. J’aime ce mot mais je ne l’accolerais pas à mon travail avec les enfants. Ce que j’ai envie de faire c’est de les aider à trouver un chemin personnel, plutôt à valoriser leur travail et à leur donner quelques clefs si ils en ont besoin car parfois ils n'en ont pas du tout besoin. D’être dans un accompagnement pour que l’enfant ait envie de faire et lui dire, parce qu’on ne lui dit pas assez, que ce qu’il est en train de faire c’est super. Des fois, juste en lui donnant deux trois techniques, il se rend compte qu’il est vraiment capable. Et moi quand je vois dans les yeux d’un enfant qu’il est fier de ce qu’il a fait ou qu’il s’étonne lui-même de sa production, ça je sais que c’est suffisant. J’ai planté la petite graine qui va faire émerger plein d’autres choses, ça me va bien. Mais tu vois c’est pas exactement pareil que de transmettre.


SI : Oui j’entends plus du côté de la valorisation et puis de montrer à ce tout-petit ou moins tout-petit qu’il est capable, qu’il a plein de ressources et qu’il y a en soi plein de choses à découvrir aussi finalement


LA : Oui c’est ça !


SI : C’est aussi ce qui traverse l’association à livre ouvert l’idée de ce tout-petit ayant une pensée, des idées, une parole à dire en situation de lecture partagée.


LA : Sur ça je vous rejoins complètement.


SI : Et toi, si je te dis lecture partagée, qu’est-ce que cela évoque pour toi ?


LA : J’adore. Pour moi lecture partagée égal famille. Parce que cette dyslexie fait que ma lecture n’est pas très assumée. Mais avec mes proches je me permets et c’est très très souvent. Je lis même des romans à mes enfants qui ne sont pas de leur âge. Mon amoureux me lit des articles. Des fois les cinq premières pages du livre qu’il est en train de lire et on se donne envie comme ça d’échanger nos lectures. Ça c’est vraiment dans l’intimité mais très souvent. Je pense que si je n’avais pas cette dyslexie, je pourrai passer au-delà du cercle familial.


SI : C’est une pratique dans laquelle tu prends du plaisir


LA : Un grand plaisir


SI : Ton rapport aux mots devient positif


LA : C’est un grand plaisir et maintenant ma fille a 11 ans et elle prend le flambeau. Des fois le soir, elle fait la lecture à ma place pour le plus petit mais je reste quand même dans le coin et c’est hyper agréable.


SI : Du côté de cette lecture partagée, il y a le livre dans ce qu’il raconte mais dans l’association on travaille aussi la question de l’album comme objet. En quoi il peut être aussi important dans le développement du tout-petit et dans sa rencontre à l’objet livre. Est-ce que pour toi dans ton processus de création, le livre en tant qu’objet cad sa forme sa matière…est-ce que tu le penses déjà dans ton processus ou est-ce seulement un objet au service du récit. Comment tu le penses le livre comme objet ?


LA : Ça va dépendre un peu comment il arrive. Si je suis sur un livre système pour lequel j’ai besoin d’un reflet, de déplier un petit bout ou d’un accordéon, bien évidement que la forme est très importante, vu que c’est le système de cette forme qui va raconter l’histoire. Donc ça va vraiment être un livre pensé du début comme un objet. Ma première histoire c’était un lapin dans la main, c’était il a 22 ans je crois, ça date (rires). Pour ce livre-là, mon but c’était vraiment de mettre en connexion le lecteur et l’enfant en partant d’un petit parcours de caresse sur la main. Finalement le livre est devenu autre chose mais ma motivation première c’était ça. Mettre une belle relation entre le lecteur et l’enfant pour que l’enfant ait envie de ce moment-là. Et je crois que ça m’anime encore qu’il y ait du partage autour du livre. Quand je donne à la fin de chacun de mes albums des petites astuces pour que l’enfant puisse s’approprier l’histoire ou la technique, c’est vraiment pour aller vers l’autre et qu’il puisse récupérer un maximum de choses et faire à sa façon mais qu’il y ait un moment de partage après la lecture qui se poursuive sur un atelier, sur du sensoriel.


SI : J’entends cette question du partage autour du livre ou de la découverte qu’il peut y avoir dans un livre. Ça me fait vraiment penser à l’album que tu nous avais présenté « Coucou tu me vois » lors d’un apéro lecture à l’association. Album que tu avais réalisé dans le cadre d’un projet [un bébé un livre] avec la ville de Grenoble. Est-ce que tu peux nous reparler de ce projet et de la naissance de cet album ?


LA : Oui c’était une très belle aventure parce que c’est un album qui a pu se faire pour la ville de Grenoble suite à des ateliers. En fait il a été conçu en immersion dans une classe de toute petite section. Une semaine avec eux où j’ai pu leur montrer, leur poser plein de questions, leur demander ce qu’ils préféraient, les voir faire pour voir comment ils se débrouillaient. Il y a eu un vrai échange pour construire le livre. J’ai trouvé ça assez chouette parce qu’en même temps c’est un livre d’auteur et c’est une volonté de la ville que ça reste un livre d’auteur et en même temps il y a un temps de conception qui est partagé. Et ça c’était une première et c’est vraiment un chouette système. Ça m’a amené à faire un livre très différent des livres que je faisais avant. Et du coup ça m’a aussi ouvert un nouveau chemin. Je te disais j’aime bien expérimenter, et du coup là j’ai d’autres livres de naissance qui arrivent et j’ai pu approfondir ces techniques d’image miroir. C’est vraiment très très intéressant de voir le petit se voir dans le miroir mais surtout voir l’image qui prend forme dans sa manipulation.


SI : Dans cette question de vision, est-ce que tu as déjà pu voir ce livre « Coucou tu me vois ?» en situation de lecture partagée entre un tout-petit et son parent ? Et si oui qu’est-ce que cela te fait éprouver d’entendre la lecture d’un album que tu as toi-même créé ?


LA : C’est marrant parce que oui ça m’est arrivé quand j‘étais sur Grenoble. Il y a eu des temps de dédicace et une exposition pendant laquelle j’ai pu observer les gens qui parcouraient le livre avec leurs tout-petits. Les plus grands jouaient avec vraiment comme avec un jeu et c’était l’idée d’amener ce côté très ludique dans des maisons où il n’y avait pas de livre. Je pense que là pour le coup le pari était plutôt réussi. Et en fait, comme il n’a pas de texte, entendre toutes les versions différentes autour de tous ces parents, grands-parents, grands frères, grandes sœurs qui racontaient cette histoire là au plus jeune est plutôt assez émouvant. On met quelque chose dans une image et on la laisse ouverte pour les gens se l’approprie et on voit qu’en fait ça fonctionne. Selon leur humeur du jour ou leur vécu, je ne sais pas ce qui fait que c’est si différent d’une personne à l’autre, mais ce n’était pas le même livre. Je trouve ça super chouette et du coup là je te disais je fais un livre de naissance pour la région, enfin chez moi le Rhône et j’en ai un autre aussi pour les petits avec du miroir qui sortira mais pas tout de suite chez Albin Michel. Et ça m’a permis de poursuivre cette voie là et je m’amuse beaucoup... (rires) J’ai une vache à moins de 50 cm…


SI : (rires) Qui j’imagine est très intéressée par tout ce que tu nous racontes


LA : Qui est très intéressée oui


SI : C’est passionnant car à l’association [ A livre ouvert ] on travaille beaucoup cette question de la rencontre au livre avec l’adulte lecteur, le livre et l’enfant, et quand on bouge un seul de ces éléments tout bouge.


LA : Tout bouge


SI : Et là on voit bien qu’on a le même livre mais qu’en fonction de l’enfant et du parent qui vont être présents c’est un autre livre. Toute la richesse de l’album jeunesse, c’est quand il permet de porter l’histoire familiale de chacun


LA : Oui


SI : Que chacun transmette quelque chose de son rapport à l’histoire, de son rapport au monde, de son rapport à la lecture et je trouve que tu as su nous transmettre ça aussi dans ce bel interview.


LA : C’est gentil


SI : Je vois que tu as des projets aussi en tête.


La : Oui j’ai plein de projets, vraiment beaucoup de projets en ce moment. Je pense aussi que ce confinement a donné envie de faire sortir des choses un peu joyeuses. On a aussi beaucoup besoin les uns des autres donc c’était aussi une façon de retourner vers l’autre, de faire plein de projets parce que l’année dernière je n’ai pas eu de sorties mais il y a plein de choses qui se sont passées dans mes carnets donc il y a des choses qui vont arriver. En France on a un patrimoine d’album jeunesse tellement large et tellement magnifique, tous les possibles sont dans les bibliothèques. C’est une super façon d’aborder des thématiques avec les enfants.


SI : Et c’est une super façon d’être ensemble. On voit par l’actualité que quelque chose se resserre de ce « être ensemble » et de cette envie de partager ensemble.


LA : Oui et il y a des gens qui ont retrouvé ce plaisir de la lecture partagée et certains même qui ne connaissaient pas et qui ont découvert ça l’année dernière. On peut aussi y voir des bons côtés (rires)


SI : Est-ce qu’il y quelque chose qui te vient en tête pour conclure ?


LA : De vous remercier parce que vous êtes une asso qui bouge plein de lignes.


SI : Pour nous aussi c’est important de mettre en valeur tout le travail qui est fait autour de la littérature jeunesse et de l’album. D’offrir des livres et des jolis livres aux tout-petits est quelque chose qui nous tient à cœur. Donc Lucie, je te remercie encore du temps que tu nous as accordé.


LA : Avec grand plaisir.


Vous pouvez retrouver tout le travail de Lucie Albon ainsi que sa bibliographie sur son site internet www.luciealbon.net



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