Eprouver !
- 19 févr.
- 3 min de lecture
Dans nos vies cadencées, effrénées, angoissées, certains moments de vies offrent des bulles méditatives et réflexives. Des temps de pause, de respiration. Ces journées de l’agence représentent cela pour moi. Et être là, dans l’ici maintenant de cette rencontre, me ramène un an en arrière, me faisant retraverser l’éprouvé de la journée partagée ensemble, ici-même à la Maison de la Poésie.
Pour ceux d’entre vous, d’entre nous, qui étaient déjà là, l’image de la passementerie a traversé voire coloré les échanges de la journée avec une mise en exergue du travail de dentelle, de tissage que représente la rencontre entre un lecteur, un album et un autre (parfois une dyade enfant-parent). C’est cette même image qui me vient lorsque je pense à ce qui se joue des premiers liens entre le bébé et ses parents. Un napperon, une toile qui grandit chaque jour, des fils qui se tissent, se tendent et se distendent, des creux qui se forment dans un entrelacs de subjectivité, de désirs, d’attentes, de présence, d’absence, d’observation, de vécus sensoriels, de rapport(s) au Monde. Des histoires de rapport à l’autre, son parent, son enfant…cet autre qui est tout SON monde !
La lecture, lorsqu’elle existe dans les dyades parent-enfant dès la naissance, s’inscrit à l’endroit même de ce tissage. Elle nourrit le lien par la mise en présence de deux êtres au creux d’un espace sensible, espace artistique dans lequel l’enfant et son parent peuvent tout à la fois être observateurs l’un de l’autre, observateur de l’intime dans la manière dont l’histoire nous traverse. Et observateur du réel, fenêtre ouverte sur le monde. Le Monde comme part active de l’album.
Offrir un temps de lecture à un enfant et son parent, c’est offrir un temps suspendu, un temps de pause…pour ne rien faire d’autre que vivre !! Vivre une relation enfant-parent nourrie du sens des mots et des images. Faire éprouver le livre et la lecture partagée aux familles c’est permettre à la relation parent-enfant de se nourrir d’une expérience

commune ; de s’émerveiller. C’est offrir à chacun un autre présent à la relation, disponible physiquement et psychiquement. Des temps de pause, pour rendre visible l’enfant-sujet à un parent parfois absent de la relation, pris dans tellement d’autres choses parfois !
A la naissance subvient un travail psychique nécessaire, lors de la création des premiers liens, celui de l’éloignement de l’image idéalisée de l’enfant rêvé pour faire une place à l’enfant réel, celui qui est vraiment là ! Ce mouvement psychique indispensable est tout aussi nécessaire dans les temps de lecture partagée que ce soit dans le regard posé sur l’enfant mais aussi sur le parent réel et non celui attendu par la société. Accepter l’enfant et lui faire une place par ses conduites mettant en distorsion la définition de la lecture : sauter, faire des tours, construire des châteaux de livres, tourner plusieurs pages à la fois, prendre le livre à l’envers, partir, revenir…Laisser l’enfant éprouver, exprimer, est essentiel pour faire advenir l’enfant sujet, acteur. Accompagner le parent dans l’observation de son tout-petit et s’en laisser émerveiller est tout aussi fondamental pour accompagner la parentalité.
Ne pas percevoir le caractère essentiel de ce qui se joue de cette rencontre littéraire précoce est à mon sens lier à une définition partielle et étriquée de ce qu’est la lecture. Faisant confiance à nos tout-petits, eux savent exactement ce que signifie lire !
Lire, dans un espace de parentalité, c’est se rencontrer, se découvrir, imaginer, critiquer, choisir, observer, faire connaissance, développer sa personnalité, penser, ressentir ! C’est vivre par et pour son humanité ! Cela nécessite d’affronter l’écueil du regard de notre société sur l’enfance. Laisser l’enfant donner d’une manière brute, par ses effusions, ses cris, parfois ses silences, son propre rapport aux livres et aux histoires vécues par le prisme d’une pulsion de vie débordante…parfois dérangeante ! Mais est-ce à lui de changer sa manière d’entrer en lien avec l’album ou à nous de changer de regard sur l’enfant ? sur l’enfance ?
Laissons les enfants nous dire ce que veut dire être au monde!
Notre rôle est de ramener parfois le parent à l’ici et maintenant et soutenir l’instauration des liens précoces par un sourire, un regard, une proposition de lecture, une invitation à observer. Il est indispensable de penser (panser) nos pratiques individuelles dans un maillage collectif, le séminaire national d’analyse de la pratique prochainement porté par l’agence en sera, j’en suis certaine, un espace pertinent. Il est de notre devoir à tous de prendre soin des liens et d’être garant, de notre place, des multiples fils invisibles à tisser dans cette relation parent-enfant, au gré de nos lieux de pratiques, rencontres toute à la fois intimes et éphémères. N’être ni trop près, ni trop loin, s’ajuster, s’apprivoiser parfois. Nous reconnaitre dans l’art de la passementerie relationnelle et littéraire faisant de nous tous lecteurs professionnels, des artisans funambules !




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